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Sorin (Philomène)

Philomène Sorin

1926-2009

 

  Merci à Annie Rapin, rédactrice et journaliste mais surtout  petite fille de Philomène. Elle a recueilli et édité les mots et les pensées de sa grand mère... et permis la réalisation de cette page. Voici des extraits de ce récit de vie, intitulé "Les mots de Philo".

 

 

    Il nous plaît aujourd’hui de dessiner une image idéale de la vie rurale: la nostalgie d’un monde en phase avec les rythmes naturels tend à en faire oublier la rudesse et à effacer les souffrances physiques et morales endurées dans le passé. Le témoignage de Philomène refuse cette idéalisation.

   Et pourtant, affirme-t-elle dès la première page,“ on ne se sentait pas malheureux du tout.” 

 

 

Les mots de Philo

Premières saisons

(extraits)

 

 

(Présentation)

 

   Voici Philomène Sorin, née le 12 avril 1926 au village du Puy Simbert, à Chambretaud... Henri Guesdon et Marie Pignon se marient le mardi 29 juin 1920 en l’église de Chambretaud. Ils donnent naissance à Henri en 1921, Marie-Thérèse en 1923, puis Philomène en 1926, Gabrielle, dite Gaby, en 1930 et Guy en 1933. 

 

 

 

Le Puy Simbert,

photographie de Donatienne de Suyrot

 (octobre 1901)

 

(Mon père, ma mère)

 

   Ma mère et mon père sont tous les deux nés au Puy Simbert. Ils y sont restés toute leur vie. La seule sortie qu’aura faite ma mère remonte à la guerre 14-18, au moment où il n’y avait pas d’hommes dans les fermes. Les femmes faisaient tout le boulot, un boulot d’homme. Ma mère est alors partie six ans à la Roulière (village de Saint-Aubin-des-Ormeaux), faire le valet. Le fumier, toutes ces choses-là, c’était pas du boulot de femme. Et pendant six ans! De sa vie, ce sera sa seule sortie. Ensuite, elle est revenue vivre au village, et elle s’est mariée.

   C’est mon père, qui en rentrant de la guerre de 14, a voulu garder avec lui la bonne du village que son propre père avait eue. C’est comme ça que mes parents ses sont mariés. Puis ils ont hérité de la maison que mon grand-père paternel avait construite, quand mon père devait avoir cinq ans. Une grande bâtisse avec deux pièces: une de chaque côté, et au milieu l’écrémeuse, la laiterie. En haut, il y avait un grenier pour les graines, pas pour coucher. c’était le garde-manger avec les pommes, les châtaignes... Mais on ne se sentait pas malheureux du tout.

 

(Ma naissance)

 

   Moi je suis née le 12 avril 1926. j’étais la troisième. Avant moi, Henri et Marie-Thérèse, puis après Gabrielle et Guy. Mon père ne dormait pas avec ma mère, mais dans le salon, avec mes frères. Maman dormait dans la cuisine avec moi et mes soeurs sur des paillasses, qu’on faisait avec des vieux sacs et de la paille. ça servait de matelas. Elle couchait avec Gaby, et moi avec Thérèse. Et puis dans la cuisine, on avait des bois de lit que je ne peux pas dater.

 

(Les enfants)

 

   Parfois, il y avait des petits rassemblements entre mon père et ma mère. Moi je ne les ai jamais entendus, mais une nuit Gaby m’a dit tout bas: “cette nuit papa est venu voir maman”, ce à quoi maman a répondu: “teste (tais-toi) donc Gaby, maman elle dort pas, elle vous entend”.  C’est que maman ne voulait pas avoir d’autres gamins, alors papa n’avait qu’à aller coucher ailleurs. Elle en a eu cinq et elle trouvait que c’était suffisant. Maman n’était pas solide du tout étant jeune femme. Après ses accouchements, il lui fallait bien six mois pour s’en remettre. sans doute à cause de tous ces travaux d’homme qu’elle avait fait étant jeune.

 

   Chez ma tante de la Forêt, il venait des gamins tous les ans, et ils mouraient tous les ans. Elle en avait peut-être perdu douze à treize. Ces gamins, ils naissaient avec des problèmes, je sais pas ce qu’ils avaient. Aujourd’hui il y aurait des recherches, il y aurait des tas de trucs, mais là, ils mouraient... ils mouraient que veux-tu. Et un jour maman lui a dit comme ça: “tu devrais quand même pas coucher avec ton bonhomme, c’est quand même pas rigolo, tous les ans vous avez des gamins et tous les ans ils meurent”. “Ah dame tu m’empêcheras pas de coucher avec mon bonhomme” qu’elle lui a dit comme ça. Il n’y avait pas de sentiments là-dedans à l’époque. Nous autres c’est pareil, on a jamais été embrassés. Jamais ma mère nous a embrassés, jamais. Pas d’affection, pas de dialogue.

 

 La vie à la ferme

 

   On a été élevé dans cette notion d’économie, tout le temps tout le temps! Aux pieds on avait des bottes, avec une semelle en bois, et le dessus en cuir. On marchait quasiment sur le bois, dans ce sabot amélioré, et on ne les cirait jamais, sauf les brides sur le dessus. Quand on était plus grande, on avait toujours ces mêmes sabots. On avait cette paire-là, et puis nos souliers du dimanche. Une paire, pas deux! A la maison, on avait des sabots tout en bois, ce n’était pas les gros sabots que les hommes avaient, mais le petit sabot. Et maman nous défendait de les quitter pour sauter à la corde dans la maison, pour ne pas user nos savates en laine qui étaient dans nos sabots.

 

   On avait des pulls en coton, pas en laine, avec dessous une chemise en toile blanche et une blouse en coton qui se boutonnait devant. C’était tout. Tous les ans, ma grand-mère de la Motte nous payait chacune notre blouse en finette. Elle achetait le tissu chez Loupy, un commerçant installé près de l’église de Chambretaud. Après, maman faisait venir Jeannette Gaborit qui nous coupait chacune notre blouse. Elle en faisait autant pour les enfants de la Motte. Pas dépenses inutiles, pas d’explications non plus.

 

(Le travail) 

 

On  se couchait de bonne heure, et on se levait de bonne heure. Du temps que j’étais à l’Aurière, on se levait de très bonne heure. Les femmes se levaient à 4h 30 et les hommes à 4h. Moi je m’en allais brasser le lait de la veille pour faire le beurre. C’était mon boulot. Puis après, avec ma patronne, on s’en allait toutes les deux traire les vaches. On n’était pas malheureuse quand j’étais à l’Aurière, parce qu’on était quand même deux femmes et il n’y avait qu’un gamin.

 

(L'hygiène?)

 

   Elle (La mère Gaboreau) disait qu’elle avait bien souvent sa chemise pleine de piquouses (trous causés par les épingles). Il n’y avait pas de protection que veux-tu. Les femmes perdaient leur sang, puis c’était les chemises qui ramassaient tout. Elles s’attachaient leurs pans de chemises , parce qu’elles avaient de grandes chemises en toile, avec des épingles de sûreté entre les deux, pour que le sang reste là... Et puis elles lavaient toutes les trois semaines, hein! Alors ce linge qui restait dans un placard pendant trois semaines de temps, il devait puer! Et pour envoyer ces taches... Du tissu de coton, du tissu rêche... Ben je te dis que ça ne devait pas être beau à voir.

   Maman avait des règles peu importantes, alors ça marchait, mais elle disait que quand elle était gagée à la Roullière, il y avait une grand-mère qui saignait beaucoup, alors c’était pas difficile de savoir quand elle était dans sa période. Ca tombait par terre.

   Maman n’a jamais eu de serviettes hygiéniques, et quand elle a acheté les premières, c’était pour nous. Moi comme Thérèse, on a toujours connu les protections. Maman était déjà assez en colère d’en acheter pour deux filles, soit deux douzaines, car on en avait chacune six. c’était des protections en coton qu’on lavait tous les mois, on les faisait bouillir. Mais on ne se lavait jamais! Ma première douche, je l’ai prise à cinquante ans! Maman ne s’est jamais lavée la tête de sa vie. Un jour, elle est partie se faire opérer à l’hôpital, et en la déshabillant, l’infirmière lui a lancé: “ c’est bien toujours votre chemise de communion!”. Parce que maman portait toujours ses grandes chemises de coton, rêches et pleines de piquouses...

 

(La lessive)

 

   A ce moment-là on faisait la lessive avec de la cendre de bois. Chez nous, maman s’est tout le temps débrouillée pour avoir de la lessive. Mais à l’Aurière on n’en avait pas, alors on faisait bouillir de la cendre. La veille de faire la grosse lessive, tu faisais bouillir de la cendre dans la chaudière. Le lendemain matin, tu prenais toute l’eau en surface en tâchant de ne pas prendre la cendre au fond. Tu mettais cette eau dans une bassine, et puis on vidait la chaudière, on la lavait, et on mettait le linge avec cette eau qui avait servi. Alor voyons, ça ne donnait pas du linge blanc! Il était gris. Tu te rends compte le tintouin (le bazar) que c’était! Quel boulot! On nous avait dit ça sans doute, que l’eau de cendre lavait, il y en avait beaucoup qui s’en servait, hein. Quand tu allais dans les épiceries, t’avais pas grand-chose. Tout était à l’économie que veux-tu.

   Quand la mère Veillon faisait la lessive, maman récupérait son eau, et la mère Veillon venait la chercher chez nous quand maman faisait la sienne. Comme çà, elle n’avait pas la peine de faire tremper ses affaires dans la lessive fraîche quoi. C’était de la vieille lessive, mais de la lessive de voisin. Combien de fois j’ai vu la mère Veillon venir avec son seau... On était toujours à l’économie, des fois, on était à la limite du raisonnable. A l’époque, ça nous paraissait naturel, on ne cherchait pas plus loin... Ah, on a vécu un temps héroïque!

 

 

Le congrès eucharistique aux Herbiers, en 1936

 

   Je me rappelle d’un congrès eucharistique aussi, où ils avaient fabriqué des milliers de roses pour fêter le Christ, l’eucharistie. Les rues étaient pavoisées de roses. J’avais dix ans, c’était aux Herbiers. Nous sommes allés à Massabielle, et le Souvenir vendéen (association fondée en 1932...) était encore très présent à l’époque, très représenté. Alors il y avait deux grandes loges, et à l’intérieur deux types qui n’ont pas bougé la patte tout le temps qu’a duré le congrès. Et d’autres, habillés en vendéens, qui chantaient des chansons: la Vendée, la Vendée, la Vendée... Le matin il y avait eu la messe et la fête en soirée. On y était allé avec des petites gerbes de blés parce qu’à l’époque, le blé était mûr, donc tout le monde emportait un bout de blé. Nus autres, on avait bien ciré nos souliers, on était fières de partir là-bas, à pied, Thérèse, Gaby et moi. Et quand on est revenues, on était dans un état! Ben oui, la poussière et tout. Enfin c’était exceptionnel, parce que ces congrès eucharistiques se tenaient tous les deux, trois, quatre ans... Une fois en Vendée, une fois en Maine-et-Loire... Ils changeaient d’endroits. Mais c’était très populaire. Il y avait beaucoup de monde. Alors maman y était venue le soir, avec Guy qui était jeune. Elle était en voiture, elle ne pouvait pas venir à pied que veux-tu, alors papa avait emmené la voiture tirée par son cheval, Rigadin.

 

 

Retrouver l'intégralité du texte dans l'ouvrage d'Annie Rapin, "Les mots de Philo"



16/01/2014
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